Le livre pèse quelques kilos. Vendredi dernier, je l’ai porté jusqu’à la Universitätsbibliothek Basel : près de cinq siècles d’histoire de ma famille, sous une couverture grise grainée, un blason rouge à trois lys blancs, des pages qui jaunissent, des photographies en noir et blanc, des centaines de noms. Il s’intitule Die Gilgen von Rüeggisberg. Parmi ce que je possède, c’est l’un des objets auxquels je tiens le plus. Pas pour sa cote. Parce qu’on ne le remplace pas.

Impression privée, 1969. Le volume suit les Gilgen de Rüeggisberg sur presque cinq cents ans de vie suisse. On y naît, on s’y marie. On y devient paysan, boulanger, maître d’école, commerçant. On change de village. On s’enrichit ou l’on s’effondre. On y perd des enfants. Une branche s’ouvre ; une autre s’éteint dans les registres. C’est de la généalogie. Ce n’est pas que cela. La préface parle d’ein Stück Menschheitsgeschichte : un morceau d’histoire humaine. Le relais, désormais, est à ma génération.

Conserver. Compléter. Transmettre.
Dès les premières pages, Joh. F. Gilgen-Berger, de Berne, qui a fait paraître l’ouvrage en impression privée, dit ce qu’il attend des exemplaires confiés à la famille. Chaque détenteur, écrit-il, doit traiter le livre comme un héritage des aïeux et le laisser à ses descendants unversehrt und nachgetragen : intact, et tenu à jour.


Deux mots portent tout : unversehrt, nachgetragen. On ne se contente pas de protéger. On continue. Ce n’est pas un cénotaphe. C’est un héritage qu’on fait vivre. Plus d’un demi-siècle plus tard, la consigne m’est échue.
Ma lignée passe par mon arrière-grand-père Ernst Gilgen, puis par mon grand-père Johannes Gilgen, son épouse Maria Louise Stauffer, et leurs cinq enfants : Adrian (né en 1949), Hans Beat (1950), Judith (1952), Cordula (1954) et Valentin (1955). Paul Gilgen était le frère de Johannes. Adrian était mon père. Dans la génération qui suit, je suis l’aîné. Ce n’est pas, pour moi, une case sur un arbre. C’est une charge.
Il manque à peu près quarante ans de documentation. À nous de les reconstituer. Autre chose a bougé depuis 1969 : les moyens de garder le savoir. Une question s’ouvre, que les auteurs du livre ne pouvaient pas formuler. Qu’est-ce qu’hériter d’archives familiales, à l’heure de l’intelligence artificielle ?
Le livre à la bibliothèque
Voilà pourquoi j’ai déposé le volume à la Universitätsbibliothek Basel. Noah Regenass, aux Collections historiques, et Annemarie Simon, au Centre de numérisation, en assurent une numérisation professionnelle. On ne cherche pas un substitut. On cherche un autre accès.
Une image numérique de qualité peut porter plus loin : transcription, noms structurés, parentés, lieux, dates, photographies, sources, puis les décennies absentes. De là, construire les archives numériques de la Familie Gilgen. Plus tard, l’intelligence artificielle pourra servir d’interface.
Un parent devrait pouvoir demander, un jour, quels Gilgen vivaient autour de Rüeggisberg au XVIIIe siècle ; où les branches ont migré ; quels métiers ils tenaient ; le lien avec telle personne ; ce qui se passait en Suisse du vivant d’un aïeul ; quelle source soutient une affirmation ; avec quel degré de certitude ; et voir la page d’origine. Un enfant devrait fouiller le même fonds qu’un historien — avec d’autres questions. C’est possible. C’est aussi un piège.

Le scan n’est pas le livre
Dès que les pages sont en fichier, on a envie de croire que l’objet a fini son office. Les mots sont là. Les photographies aussi. Les noms aussi. On les interroge plus vite qu’en 1969 on n’aurait su l’imaginer. Alors, que conserve-t-on, au juste, quand on conserve le livre ?
Plus que du texte. La reliure, le papier, la typographie, le blason, les photographies, la mise en page, les signatures, les traces des détenteurs successifs : autant de preuves de la fabrication et du trajet dans le temps. Provenance, conservation, contexte. Une part se numérise. Une part se décrit en métadonnées. Une part échappe à la reproduction intégrale.
Un scan retient énormément d’un livre. Il n’est pas le livre. L’évidence a l’air plate. À l’âge de l’IA, elle pèse.
Quand le livre devient minerai
Tandis que mon volume entrait dans un atelier universitaire, une autre affaire de livres et de machines se nouait. Des pièces de procédure aux États-Unis ont mis au jour un programme interne d’Anthropic : Project Panama. Ambition massive : acheter des livres physiques à l’échelle industrielle, en tirer des données pour entraîner l’intelligence artificielle.
La méthode, elle, était nette. Achats par grandes quantités. Reliures ôtées. Dos tranchés. Feuillets passés au scanner rapide. Le texte nourrissait des modèles de langue. Le reste partait au recyclage.
Il faut nuancer. Découper pour scanner n’est pas, par principe, du vandalisme culturel. Bibliothèques, archives, campagnes de numérisation jugent parfois la méthode acceptable : certains supports, des doubles, des objets qui, sinon, disparaîtraient. Rien, dans ce qui est public, n’établit qu’Anthropic ait visé des manuscrits uniques ou des trésors antiquaires irremplaçables. L’argument technique n’est pas vain. Les livres portent une information rare. L’industrie de l’IA redécouvre ce que les bibliothèques savent depuis des siècles : un livre est une infrastructure du savoir.
Project Panama, pourtant, force un choix de lecture. Si le livre n’est qu’un récipient de texte, détruire un exemplaire une fois le texte saisi peut sembler raisonnable. L’information est prise. Le contenant a servi. Les archives enseignent autre chose : l’objet, lui aussi, informe.
Des reportages ont depuis lié ce type de scan destructif non seulement au Project Panama d’Anthropic, mais à une opération d’Amazon qui se fournit en livres physiques sur les marchés commerciaux (404 Media, 17 août 2026 ; également Forbes). Cela ne dit pas si tel exemplaire doit disparaître. Qui scanne pour extraire un corpus et qui garde pour l’histoire n’accordent pas la même valeur au même objet.
Extraire, ou garder
Deux gestes, au moins, transforment un livre en données. L’extraction. La conservation.
L’extraction demande : que puis-je tirer de cet objet ? La conservation demande : que faut-il laisser pour qu’on puisse, plus tard, poser une question que je n’ai pas prévue ?
Chaque génération interroge autrement le passé. Les sources derrière Die Gilgen von Rüeggisberg ont tenu parce que quelqu’un les a gardées avant de savoir qu’un chercheur y relirait une histoire de famille : registres paroissiaux, archives communales, naissances, décès, mariages, biens, métiers. On les tenait pour les besoins du temps. D’autres y ont trouvé d’autres usages. Ils ont abouti dans ce livre. Le livre, à son tour, est devenu source. Nous allons encore lui demander autre chose.
Une chaîne, pas un fichier
J’en viens à voir une chaîne de conservation, de génération en génération. Un clerc inscrit une naissance. Un dépôt sauve le registre. Un chercheur trouve la ligne. Une histoire de famille la relie à d’autres pièces. Un livre fige cette recherche. Une bibliothèque numérise le livre. Un logiciel structure le contenu. L’intelligence artificielle rend la structure explorable. Un descendant pose une question.
Chaque maillon ajoute. Chaque maillon dépend de ce qui a survécu. D’où un principe, à l’âge de l’IA : superposer, ne pas détruire sans nécessité ce qu’on a reçu. Garder l’objet. Le numériser. Le transcrire. Le structurer. Le relier. Le rendre interrogeable, lisible par machine. Inventer des interfaces. Et laisser la preuve en dessous. Un jour, quelqu’un posera une question que l’interface actuelle ne saura pas résoudre.
L’IA s’est trompée sur les miens
En préparant cet essai, l’argument a cessé d’être théorique. Je travaillais avec un assistant d’IA à reconstituer l’histoire du livre Gilgen, avant que mon oncle Hans Beat m’envoie des photographies des pages liminaires. Nous n’avions que des fragments. Nous connaissions Die Gilgen von Rüeggisberg. Nous savions qu’une longue enquête historique l’avait précédé. Nous savions que mon grand-père Johannes avait eu affaire à la famille et à son histoire. Des sources publiques existaient sur lui.
La machine a noué ces fils. Elle a affirmé, sans hésiter, que mon grand-père avait parcouru les archives communales pour mener la recherche du livre. Un seul défaut : c’était faux. Le récit tenait. Les personnes existaient. Le livre existait. Le travail d’archives existait. Les parentés existaient. La phrase entrait bien dans l’essai. Elle était fausse.
Puis le témoin premier est arrivé. Mon oncle a photographié, dans son exemplaire, les pages qui comptaient, et me les a transmises. Noms, rôles, préface, éditeur, mots de 1969 : tout était là. La source a repris la main sur la machine. Pour les archives que nous voulons bâtir, je n’aurais pas mieux imaginé l’épreuve.

L’IA n’est pas l’archive
Un système d’IA peut ouvrir une archive comme jamais. Il ne doit pas en devenir l’autorité. Si les futures archives de la Familie Gilgen disent à l’un de mes descendants qu’un aïeul vivait quelque part en 1742, ce n’est pas la plausibilité de la phrase qui compte. C’est : pourquoi le croyons-nous ?
Montrer la pièce. La page. La transcription. Qui a établi le lien. Séparer le fait documenté de l’inférence. Séparer le souvenir familial de la preuve d’archives. Faire voir les sources qui se contredisent. Laisser l’incertitude là où il n’y a pas de certitude.
La provenance n’est pas un vernis qu’on ajoute à la fin. Elle entre dans l’architecture. Idéalement, chaque fait remonte : réponse de l’IA → assertion structurée → source → page → document → objet ou pièce d’archives. L’interface changera. La preuve doit rester.
Un corpus minuscule, et humain
Une histoire de famille, à côté des archives nationales, des bibliothèques de recherche et des corpus géants qui nourrissent l’intelligence artificielle, a l’air de peu. Elle n’est pas peu. L’histoire humaine n’est pas faite seulement de célébrités. Elle est faite, surtout, de gens dont le nom n’a jamais passé les manuels : paysans, artisans, maîtres, boutiquiers, mères, enfants ; ceux qui ont bougé de vingt kilomètres et dévié le cours d’une famille ; ceux qui ont fait fortune ou tout perdu ; ceux qui ont mené une vie ordinaire dans des temps extraordinaires.
Une à une, ce sont des traces minuscules. Ensemble, c’est le grain de l’histoire. Voilà pourquoi les collections historiques peuvent peser davantage à l’âge de l’IA générative. Elles portent ce qu’aucune machine ne fabrique après coup : des traces de vies réellement vécues, adossées à une provenance.
Le Schatzkästlein de la famille
Dans les pages d’ouverture, Joh. F. Gilgen-Berger glisse une autre idée. Citant Jeremias Gotthelf, il parle des archives familiales comme d’un Schatzkästlein — un petit coffret. Mais le coffret, insiste Gotthelf, ne doit pas se réduire à un répertoire de noms. Il doit garder les usages et l’expérience des générations, pour le bien et la sagesse des enfants.
L’idée n’a pas vieilli. Des archives réduites à des noms et des dates, c’est une base. Une archive vivante porte du contexte : récits, pièces, lieux, images, liens, contradictions, mémoire et preuves. C’est cela que je veux pour le numérique. Pas un agent conversationnel dressé sur ma famille. Pas un gadget généalogique. Pas un remplaçant du livre. Une couche de plus, sur l’héritage que nous avons déjà.
Quarante ans à combler
Le premier travail n’a rien de spectaculaire. Il faut achever le registre. Depuis la fin de l’histoire écrite, une quarantaine d’années : naissances, décès, mariages, photographies, métiers, déménagements, récits — rien de tout cela n’est encore entré dans les archives. Une part est aux registres officiels. Une part dans les albums. Une part sur des disques durs. Une part, probablement, dans des tiroirs. Et une part n’existe plus que dans la mémoire de ceux qui peuvent encore raconter.
Cette dernière part ne durera pas. La suite n’est donc pas d’abord un problème d’ingénierie. C’est un travail d’humains. Parler. Recueillir. Vérifier. Scanner. Décrire. Noter d’où vient chaque pièce. Demander qui est sur la photographie avant que plus personne ne le sache. Distinguer le souvenir du fait établi. Garder les deux. Ensuite seulement, la technique reliera.
La relève
En 1969, Joh. F. Gilgen-Berger demandait aux détenteurs de ce livre de le garder intact, de le compléter, de le transmettre. Il n’imaginait pas nos outils. J’ignore ceux de la personne qui en héritera. C’est bien pour cela que le volume papier compte — et que des données numériques ouvertes, structurées, documentées comptent, et que la provenance compte.
Il ne s’agit pas de deviner l’interface des générations suivantes. Il s’agit de leur laisser les meilleures preuves possibles, pour qu’elles bâtissent la leur. Ma charge n’est donc pas de « finir » les archives Gilgen. Je ne crois pas qu’on les finisse. Ma charge est de les porter à travers ma génération : refermer les décennies manquantes, conserver l’original, en créer le pendant numérique, rendre le savoir accessible avec les moyens d’aujourd’hui, puis remettre les deux à quelqu’un d’autre.
En 1969, l’obligation tenait en trois idées. Plus d’un demi-siècle plus tard, elles disent encore le métier.
Conserver. Compléter. Transmettre.
