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Classer, c’est déjà décider

Dix ans de PMK allemand : ce que la statistique de la violence politique montre — et ce qu’elle ne montre pas.

Quiet statistical records office with classification stamps and an open case file on a desk, and metal archive drawers behind with one residual drawer ajar
  • Un chiffre de criminalité est d’abord un classement, pas un « fait de violence ».
  • Cases, règles de comptage et cadrage politique décident ce que le public croit voir.
  • Comparer droite, gauche et islamisme sans méthode, c’est fabriquer de la certitude.
  • Avant le taux en une : que l’indicateur inclut, écarte, récompense.
  • Quand classer tient lieu de réel, la mesure fait partie du système examiné.
Que veut dire ici « classer, c’est déjà décider » ?

Que l’étiquette et le comptage pèsent souvent, dans le débat et l’action publique, plus que les faits bruts. Une catégorie n’est pas un miroir neutre.

Peut-on encore se servir des statistiques de criminalité politique ?

Oui, si on les traite comme des artefacts d’administration : définitions, révisions, incitations. Elles flanchent dès qu’on les brandit comme preuve d’un récit.

Par où commence une lecture sérieuse ?

Par les définitions, la période, les règles d’inclusion — et par la question : le chiffre a-t-il bougé parce que les faits ont bougé, ou parce qu’on les range autrement ?

Dans le débat politique allemand, une thèse revient depuis des années : les attentats islamistes, ou les faits antisémites commis par des islamistes, seraient enregistrés comme de la criminalité de droite.

Si c’était vrai à une échelle qui compte, les statistiques nationales de la violence politique ne tiendraient plus. On gonflerait la violence de droite, on dissimulerait la violence islamiste, et le débat démocratique partirait déjà d’un chiffre faussé.

Prise au large, la thèse ne tient pas.

L’Allemagne classe la criminalité à motivation politique — Politisch motivierte Kriminalität, PMK — selon des motifs distincts : droite, gauche, idéologie étrangère, idéologie religieuse. Un fait islamiste relève, en principe, de l’idéologie religieuse. Une violence politique née d’une idéologie non religieuse venue de l’étranger relève de l’idéologie étrangère. Ni le passeport, ni l’origine, ni le statut migratoire ne décident de la case. Ce qui décide, c’est le motif attribué à l’acte.

Sous la thèse fausse, pourtant, il y a un problème plus étroit. Il est réel. Il est plus intéressant.

Pendant une partie au moins de la période examinée ici, les règles allemandes permettaient de ranger certains faits antisémites du côté de la criminalité politique de droite dès lors qu’aucun indice contraire sur le motif n’était disponible. Cela ne voulait pas dire que tout acte antisémite tombait à droite. Cela ne voulait pas dire non plus que des attentats islamistes identifiés comme tels étaient, par routine, glissés dans la case de droite. Cela voulait dire qu’une absence de preuve contraire pouvait tenir lieu de preuve d’un motif de droite.

C’est cette faille qui occupe cet essai.

La question n’est pas de savoir si la statistique pénale allemande est fabriquée. Rien ne le montre. La question est de savoir comment un classement administratif prend figure de réalité, quelle incertitude survit à la publication, et ce que les chiffres, une fois publics, autorisent vraiment.

La leçon dépasse la criminalité :

Une statistique publique ne se contente pas de compter. Elle décide, par institution, ce qu’un événement est.


Ce qu’on peut tenir pour établi

Cinq conclusions tiennent, d’après les données disponibles.

D’abord, les attentats islamistes ne sont pas, par système, comptés comme de la violence de droite. L’Allemagne a une case propre pour la criminalité politique à motif religieux. Les données récentes y rangent — ou dans l’idéologie étrangère — un volume substantiel de faits islamistes et de faits liés au Proche-Orient.

Ensuite, un vrai problème de classement a existé pour les faits antisémites dont le motif n’était pas assez établi. Les autorités ne prenaient pas, en connaissance de cause, des faits islamistes avérés pour les étiqueter « droite ». Une présomption par défaut pouvait, elle, transformer un doute en case idéologique positive.

Troisième point : violence à motivation politique et criminalité violente générale n’habitent pas le même fichier. L’une s’organise autour du motif politique. L’autre s’organise d’abord autour de l’infraction. Importer les nationalités de la statistique policière générale dans la statistique politique, c’est changer de registre sans le dire.

Quatrième : sur l’ensemble 2016–2025, la violence politique de droite et celle de gauche ont été enregistrées à des niveaux agrégés très proches, alors que leurs courbes n’ont presque rien de commun. La gauche l’emporte sur une bonne part de la première moitié de la décennie. La droite l’emporte nettement sur la seconde.

Cinquième : les ressortissants non allemands sont nettement surreprésentés parmi les suspects identifiés par la police pour la violence générale, y compris rapporté à la population résidente. C’est un constat descriptif. Ce n’est pas, à lui seul, une cause.

Ces cinq points peuvent coexister. Aucun n’oblige à taire un autre.


1. Ce que le système PMK allemand mesure vraiment

L’Allemagne enregistre la criminalité à motivation politique par le Kriminalpolizeilicher Meldedienst in Fällen Politisch motivierter Kriminalität, abrégé KPMD-PMK.

Le dispositif est conjoint : Bund et Länder. La police locale et, le plus souvent, le Landeskriminalamt compétent (office régional de police criminelle) évaluent l’acte, puis le transmettent au Bundeskriminalamt (BKA, office fédéral). La responsabilité première du classement reste aux Länder : ce sont eux qui tiennent le dossier.

Un acte peut entrer dans le système PMK si les circonstances, ou l’attitude apparente de l’auteur, indiquent qu’il visait notamment à peser sur une décision politique, à s’opposer à un objectif politique, à attaquer l’ordre constitutionnel, à menacer par la violence des intérêts allemands à l’étranger, ou à viser une personne en raison d’une caractéristique politiquement pertinente qu’on lui attribue.

Le système note ensuite plusieurs dimensions.

Parmi elles :

  • l’infraction pénale ;
  • le motif politique attribué ;
  • la catégorie idéologique ;
  • des champs thématiques — antisémitisme, racisme, hostilité envers les étrangers ;
  • la cible ;
  • le caractère extrémiste éventuel ;
  • le rattachement, ou non, à la définition de la violence politique.

Un même acte peut donc être à la fois antisémite et de droite, antisémite et islamiste, ou antisémite et lié à une idéologie politique étrangère. « Antisémite » décrit un thème. « Droite » ou « idéologie religieuse » décrit un arrière-plan idéologique attribué. Ce ne sont pas deux noms pour la même chose.

Les cinq grandes cases idéologiques

Pour la période retenue ici, les cases principales sont :

  1. PMK-droite
  2. PMK-gauche
  3. PMK-idéologie étrangère
  4. PMK-idéologie religieuse
  5. PMK-autre attribution

Jusqu’à la fin de 2022, la dernière s’appelait nicht zuzuordnen (non attribuable). Pour les faits commis à partir de 2023, elle s’appelle sonstige Zuordnung (autre attribution). On l’emploie lorsqu’un acte à motivation politique ne se range pas raisonnablement dans l’une des quatre cases idéologiques principales.

Ce n’est pas du rebut statistique. C’est l’aveu nécessaire : la motivation politique ne rentre pas toujours dans une taxonomie propre — gauche, droite, religieuse, étrangère.

Ce qui entre dans la violence politique

La violence politique n’est qu’une partie de la criminalité à motivation politique. Elle recouvre notamment :

  • l’homicide ;
  • les atteintes à l’intégrité physique ;
  • l’incendie volontaire et les infractions sur explosifs ;
  • l’atteinte à la paix publique ;
  • l’entrave dangereuse à la circulation ;
  • la séquestration ;
  • le vol avec violence ;
  • l’extorsion ;
  • les infractions de résistance ;
  • certaines infractions sexuelles.

L’étendue compte. « Infraction violente à motivation politique » n’est pas un synonyme d’« attentat terroriste ». Cela peut être un homicide. Cela peut aussi être une rixe, une résistance à la police, une violence de manifestation. Le terrorisme est plus étroit, et plus grave. Les infractions terroristes figurent toutefois aussi dans le système PMK au sens large.

Compter des infractions violentes, c’est donc mesurer une fréquence dans un catalogue. Cela ne mesure ni la gravité, ni les victimes, ni l’effet social, ni une capacité terroriste.


2. Comment comparer dix années

L’analyse porte sur les années de référence complètes, 2016 à 2025. L’année 2026, incomplète, n’entre pas dans les totaux longitudinaux.

Cinq règles tiennent la comparaison.

Première règle : la violence, pas le total PMK

Le total PMK emporte beaucoup de propagande, d’incitation, d’injures, de dégradations, d’usage de symboles interdits, d’infractions liées aux manifestations ou aux élections.

Ces chiffres ont leur utilité. Ils ne mesurent pas la violence physique.

En 2025, par exemple, l’Allemagne a enregistré 85 837 infractions à motivation politique, dont 4 156 classées violentes. Deux phénomènes. Deux chiffres.

Deuxième règle : ne pas recoder les cases officielles

Le tableau ci-dessous ne reclasse pas les dossiers un par un. Un cas officiellement « de droite » reste « de droite », sauf preuve publique, au niveau du dossier, qui autorise une autre lecture.

On n’a pas le droit, méthodologiquement, de retirer de la case de droite tous les auteurs inconnus, tous les faits antisémites, ou tous les auteurs issus de l’immigration.

Troisième règle : la rupture de 2017

En 2016, la statistique utilisait encore une catégorie ombrelle : la criminalité d’étrangers à motivation politique (politisch motivierte Ausländerkriminalität). À partir de 2017, idéologie religieuse et idéologie étrangère sont publiées séparément. C’est la rupture structurelle de 2017.

Le chiffre 2016 de la colonne « liée à l’étranger » n’équivaut donc pas aux chiffres ultérieurs d’idéologie étrangère. Tout total sur dix ans qui mélange ces cases doit se lire avec cette discontinuité en tête.

Quatrième règle : des observations administratives

Les chiffres PMK décrivent des actes connus des autorités et classés par elles. Ce n’est pas le recensement de tout acte à motivation politique commis en Allemagne.

Une variation peut venir :

  • d’un vrai changement dans les faits ;
  • d’un changement de signalement ;
  • d’un changement de détection ;
  • d’un changement de droit ;
  • d’une révision de définition ;
  • d’un événement politique majeur ;
  • d’une pratique de classement différente ;
  • de dossiers signalés ou reclasés après la date de référence initiale.

Cinquième règle : une case ne prouve pas une cause

Une catégorie dit que les autorités ont attribué un motif. Elle n’explique pas, à elle seule, pourquoi l’auteur a agi, pourquoi une courbe a tourné, ni pourquoi un groupe présente un taux enregistré plus élevé qu’un autre.


3. La violence à motivation politique, 2016–2025

Le tableau rassemble les décomptes annuels définitifs des infractions violentes à motivation politique, selon la case officielle.

AnnéeDroiteGaucheLiée à l’étranger¹Idéologie religieuseAutre / non attribuableTotal
20161 6981 7025973144 311
20171 1301 967233923223 744
20181 1561 340425583873 366
20199861 052351483952 832
20201 0921 526113435913 365
20211 0421 203140601 4443 889
20221 170842372511 6084 043
20231 270916491907943 561
20241 488762975877954 107
20251 5981 087704986694 156
2016–202512 63012 3974 401627²7 31937 374

¹ La valeur 2016 appartient à l’ancienne catégorie ombrelle de criminalité d’étrangers à motivation politique ; elle n’est pas pleinement comparable à l’idéologie étrangère en usage à partir de 2017.

² Dans cette série, l’idéologie religieuse n’est publiée à part qu’à partir de 2017.

Sources : calcul de l’auteur d’après la série annuelle PMK du BKA. Contrôle de la partie récente : rapport annuel 2023, publication officielle 2024, parution 2025. Les valeurs anciennes suivent le tableau de long terme fondé sur le BKA.

Ce que le tableau dit

Sur la décennie entière, le système officiel a enregistré :

  • 12 630 infractions violentes de droite ;
  • 12 397 infractions violentes de gauche ;
  • 4 401 infractions dans la colonne liée à l’étranger ;
  • 627 infractions violentes à motif religieux à partir de 2017 ;
  • 7 319 infractions dans la catégorie autre ou non attribuable.

Droite et gauche sont donc presque à égalité sur dix ans : environ 33,8 % et 33,2 % du total.

La proximité trompe. Elle masque un déplacement net dans le temps.

De 2016 à 2020, le système a enregistré :

  • 7 587 infractions violentes de gauche
  • 6 062 infractions violentes de droite

De 2021 à 2025 :

  • 6 568 infractions violentes de droite
  • 4 810 infractions violentes de gauche

Il n’y a pas eu une hiérarchie stable. La violence de gauche a dominé une large part de la première période. À partir de 2022, la violence de droite est, chaque année, la plus grande case individuelle.

En 2025, les infractions violentes de droite montent à 1 598. La violence de gauche rebondit fortement, de 762 à 1 087. La violence d’idéologie étrangère recule, du niveau exceptionnel de 975 en 2024 à 704. La violence à motif religieux passe de 87 à 98.

Le total 2025, 4 156, est le plus haut depuis 2016. Il reste sous les 4 311 de 2016. La formule officielle « le plus élevé depuis 2016 » est donc la formule juste.

Ce que le tableau ne dit pas

Il ne dit pas :

  • le nombre d’auteurs distincts ;
  • le nombre de victimes ;
  • la gravité des blessures ;
  • si un dossier relevait d’un terrorisme organisé ;
  • si plusieurs infractions naissaient d’un seul événement ;
  • si le motif soupçonné a ensuite été confirmé en justice ;
  • si l’auteur portait d’autres convictions, éventuellement contradictoires ;
  • le nombre d’actes jamais signalés, ou jamais reconnus comme politiques.

Il n’établit pas davantage une équivalence morale entre cases. Mille dossiers d’un côté, mille de l’autre : cela n’implique ni les mêmes gestes, ni les mêmes cibles, ni les mêmes suites.

Un décompte n’est pas une évaluation de menace.


4. Pourquoi le total PMK sert trop souvent d’arme

L’erreur la plus courante, dans le débat, est de comparer les totaux PMK comme s’ils étaient des attaques violentes.

En 2025, la PMK-droite compte 42 544 infractions enregistrées et 1 598 infractions violentes. La PMK-gauche : 13 490 infractions, 1 087 violentes. Le total de droite dépasse le triple du total de gauche. Le décompte violent n’est qu’environ une fois et demie plus élevé.

L’écart vient en partie de la composition. Du côté droit, beaucoup de propagande et d’usage de symboles nationaux-socialistes interdits. Du côté gauche, le poids des manifestations, des élections, des sommets, des dégradations, des heurts avec adversaires ou police. Le BKA le dit lui-même : un événement majeur peut changer, une année donnée, le volume et la composition de la PMK-gauche.

Ni l’un ni l’autre chiffre n’est illégitime. Ils répondent à des questions différentes.

Le total de droite éclaire la propagande illégale, l’incitation, l’activité idéologique organisée. Le sous-ensemble violent éclaire l’agression physique. Terrorisme, homicides, victimes, notes de renseignement : d’autres questions encore.

Prendre le mètre qui arrange le récit, ce n’est pas analyser. C’est faire son marché dans les indicateurs.


5. Les faits islamistes ont-ils été rangés à droite ?

L’accusation large

Ni le système de classement, ni les données disponibles n’appuient l’idée que les autorités allemandes comptent en général les attentats islamistes comme de la violence de droite.

Le motif islamiste tombe sous l’idéologie religieuse. Une idéologie non religieuse d’origine étrangère tombe sous l’idéologie étrangère. Quand les faits ne portent aucune des cases principales, il reste l’autre attribution.

La répartition des faits liés au conflit au Proche-Orient donne un test concret.

Sur les neuf premiers mois de 2024, les autorités ont enregistré 3 931 infractions à motivation politique liées à ce conflit. Parmi elles :

  • 2 816 rangées en idéologie étrangère ;
  • 383 en idéologie religieuse ;
  • 249 en motif de gauche ;
  • 166 en motif de droite ;
  • 317 en autre attribution.

Ces chiffres ne collent pas à un système qui convertirait automatiquement l’islamisme, ou le Proche-Orient, en criminalité de droite.

La critique étroite, et fondée

La critique sérieuse porte sur le traitement historique des faits antisémites lorsque le motif ne pouvait pas être établi positivement.

En 2021, le gouvernement fédéral a indiqué que les faits antisémites étaient attribués à la PMK-droite lorsque ni les circonstances de l’acte, ni l’attitude apparente de l’auteur, ne fournissaient d’indices contraires. Ces indices pouvaient être des caractéristiques de l’auteur, le langage, les symboles. S’il y avait de tels éléments, l’acte devait aller à gauche, à l’idéologie étrangère ou à l’idéologie religieuse.

Le gouvernement a défendu la pratique par le rôle historiquement central de l’antisémitisme dans l’idéologie de droite, et par des contrôles de qualité à plusieurs étages qui, selon lui, n’avaient pas montré d’effet statistiquement déformant.

Les deux volets méritent d’être gardés.

Il est raisonnable, historiquement et empiriquement, de voir dans l’antisémitisme un élément central de l’extrémisme de droite allemand.

Il est aussi, méthodologiquement, problématique de traiter l’absence de preuve contraire comme une preuve positive d’un motif de droite.

Formellement :

« Rien n’indique que ce n’était pas de droite » n’équivaut pas à « on a la preuve que c’était de droite ».

Cela ne prouve pas qu’un grand nombre de dossiers ont été mal classés. Cela établit que la règle ouvrait la possibilité d’un mauvais classement.

L’ampleur de l’effet ne se calcule pas de façon fiable à partir des agrégats publics.

Auteurs inconnus, symboles explicites

Une controverse voisine concerne les actes d’auteurs inconnus qui usent d’une propagande ou de symboles nationaux-socialistes explicites.

En 2025, le gouvernement fédéral a confirmé que les faits impliquant des symboles interdits — croix gammée, runes SS — sont attribués à la PMK-droite lorsqu’aucun fait contraire sur le motif n’est disponible.

Ce n’est pas prétendre connaître l’idéologie personnelle d’un auteur non identifié. C’est classer le contenu idéologique observable de l’acte.

La méthode peut se tromper. Un symbole peut servir la provocation, l’ironie, la fraude, ou la volonté d’accabler un autre groupe. Classer un symbole national-socialiste explicite à droite n’est pourtant pas la même chose que classer un acte antisémite idéologiquement ambigu à droite, au seul motif qu’un autre mobile n’a pas encore été démontré.

La qualité de la preuve n’est pas la même. Il faut le dire.


6. Pourquoi on ne « corrige » pas la règle d’un coup de gomme

La tentation existe : retirer une part des faits antisémites de la PMK-droite, les verser à l’idéologie religieuse, et croire qu’on a nettoyé la série.

On n’améliorerait pas les données. On remplacerait une hypothèse non étayée par une autre.

Pour reclasser de façon défendable, il faut des preuves au dossier, par exemple :

  • un aveu ou une déclaration idéologique ;
  • des communications ;
  • une appartenance organisationnelle ;
  • de la propagande consultée ou diffusée par l’auteur ;
  • le choix de la cible ;
  • le langage et les symboles ;
  • la préparation de l’acte ;
  • des constatations du parquet ou du juge ;
  • un reclassement officiel ultérieur.

Le nom, la nationalité, la religion ou le parcours migratoire ne suffisent pas.

Un auteur syrien n’est pas, de ce seul fait, islamiste. Un auteur allemand n’est pas, de ce seul fait, de droite. Un auteur musulman peut agir par motif personnel, criminel, nationaliste, islamiste, antisémite, psychiatrique ou mixte. Un ressortissant allemand peut agir au nom d’une idéologie étrangère ou religieuse.

Un audit sérieux doit donc garder au moins trois champs distincts :

  1. le classement officiel à la date du rapport ;
  2. ce qui a été établi ensuite ;
  3. une évaluation indépendante des preuves, avec un niveau de confiance.

Si les preuves restent insuffisantes, le bon résultat n’est pas une estimation qui arrange une thèse.

C’est inconnu.


7. « Autre attribution » n’est pas un échec

On traite parfois le volume de la case autre — naguère non attribuable — comme la preuve que le système PMK a échoué.

L’inverse est souvent plus juste.

Entre 2016 et 2025, 7 319 infractions violentes — près d’un cinquième du total — ont été enregistrées dans cette case. Les années 2021 et 2022 pèsent particulièrement.

Une case inconnue, ou résiduelle, substantielle, réduit la précision apparente. Mieux vaut cela que de forcer des dossiers ambigus dans une case politiquement lisible.

Classer n’a pas pour but d’évacuer l’incertitude du tableau final. Le but est de la représenter honnêtement.

Un système fiable doit pouvoir dire :

  • motivation politique, idéologie non tranchée ;
  • motif idéologique mixte ;
  • évaluation initiale seulement ;
  • reclasé plus tard ;
  • preuves insuffisantes ;
  • motif non politique établi ensuite.

Une base incapable de représenter l’incertitude ne la supprime pas.

Elle la cache.


8. Violence générale et nationalité : autre fichier, autre question

Le débat glisse souvent de la violence politique à la « criminalité des étrangers » sans dire qu’on a changé de fichier.

Les Polizeiliche Kriminalstatistik, ou PKS, enregistrent les infractions pénales générales traitées par la police. Contrairement au système PMK, elles ne s’organisent pas d’abord autour de l’idéologie.

En 2025, la criminalité violente dans la PKS recule de 2,3 %. Le nombre de suspects diminue de 2,6 %. Les suspects classés comme immigrés, selon la définition propre à la PKS, chutent de 7,2 %. Les ressortissants non allemands représentent néanmoins 42,9 % des suspects identifiés pour des faits de violence.

Le constat descriptif qui tient est celui-ci :

Les ressortissants non allemands restent nettement surreprésentés parmi les suspects identifiés par la police pour des faits de violence, malgré un léger recul lors de la dernière année de référence.

Le constat compte. Il ne doit être ni tu, ni chargé d’un poids explicatif qu’il ne peut porter.

Une part de population ne suffit pas

Comparer 42,9 % de suspects à la part globale d’étrangers dans la population informe. Cela ne clôt pas.

Le risque de criminalité n’est pas plat. Il varie fortement selon :

  • l’âge ;
  • le sexe ;
  • le revenu ;
  • la situation familiale ;
  • le milieu urbain ;
  • l’exposition à des réseaux criminels ;
  • l’exclusion sociale ;
  • la formation ;
  • les expériences de violence ;
  • le statut de séjour ;
  • la durée de séjour ;
  • les pratiques de police et de signalement.

Les populations étrangères en Allemagne n’ont pas la même structure d’âge et de sexe que la population de nationalité allemande. Là où il y a plus de jeunes hommes, le taux enregistré de violence tend à monter — même si la nationalité n’a, par elle-même, aucun effet causal.

Ce n’est pas une raison d’écarter la différence observée. C’est une raison de la calculer plus serré.

Tatverdächtigenbelastungszahl

Le Tatverdächtigenbelastungszahl allemand, ou TVBZ — taux de suspects résidents pour 100 000 habitants de la population correspondante, hors enfants de moins de huit ans — va plus loin que les parts brutes.

Pour la criminalité violente en 2025, l’évaluation spéciale officielle donne :

NationalitéSuspects résidents pour 100 000
Allemande158
Syrienne1 722
Irakienne1 512
Afghane1 508
Bulgare838
Serbe772
Roumaine571
Kosovare540
Turque514
Ukrainienne479
Polonaise391

Ces chiffres concernent les dix nationalités non allemandes aux plus gros effectifs absolus de suspects dans la catégorie visée. Ce n’est pas un classement de toutes les nationalités présentes en Allemagne.

Les écarts sont trop grands pour n’être qu’un artefact de totaux bruts. Les taux montrent une vraie surreprésentation de plusieurs groupes parmi les suspects résidents identifiés par la police.

Le TVBZ ne répond pourtant toujours pas à la question causale.

Il compte des suspects de police, pas des condamnations. Il prend la nationalité, non l’origine ethnique, la religion ou le parcours migratoire. Il ne ramène pas automatiquement tous les groupes à la même composition d’âge, de sexe, de milieu et de territoire. Certains dénominateurs sont relativement petits ; le gouvernement prévient que de faibles effectifs rendent les taux très volatils. La PKS est en outre une Ausgangsstatistik (statistique de sortie) : on enregistre le cas quand le traitement policier est clos et le dossier transmis, pas forcément l’année de l’acte.

L’affirmation qui tient n’est donc ni :

Il n’y a pas de différence qui compte.

Ni :

La nationalité cause la différence.

C’est :

Certains groupes de nationalité non allemande sont nettement surreprésentés parmi les suspects recensés pour des faits de violence, y compris une fois tenue la taille de la population résidente correspondante. Les statistiques, seules, ne disent pas quelle part de l’écart vient de la démographie, des conditions sociales, d’effets de sélection, des circonstances migratoires, de facteurs culturels, du comportement individuel ou d’autres mécanismes.

Observer d’abord. Expliquer ensuite.

L’observation ne remplace pas l’explication.


9. Quatre confusions de cases

Une grande part du débat public se ramène à quatre erreurs qui reviennent.

L’idéologie n’est pas le passeport

Un acte n’est pas islamiste parce que le suspect est musulman, arabe, afghan ou syrien. Il l’est lorsque des preuves indiquent qu’une idéologie politico-religieuse a motivé l’acte.

Inversement, nul besoin d’être ethniquement allemand pour commettre un fait de droite.

Un suspect n’est pas un condamné

La PKS enregistre les personnes que la police identifie comme suspects une fois le dossier traité. Un suspect peut être acquitté. L’affaire peut être classée. L’appréciation juridique peut changer.

Les condamnations répondent à une autre question.

Violence politique n’est pas violence ordinaire

La violence PMK porte sur un motif politique attribué. La violence PKS porte sur des infractions définies, motif politique ou non.

Une rixe entre deux personnes peut rester de la criminalité violente générale. Le même geste entre dans la PMK si les preuves indiquent un motif politique ou de haine.

Compter n’est pas peser

Un système qui compte des infractions donne une unité à chaque infraction, selon ses règles. Il ne pèse pas, de lui-même, une tentative d’attentat de masse plus lourdement qu’une atteinte à l’intégrité physique lors d’une manifestation.

Une évaluation de menace un peu complète demanderait au moins :

  • le nombre d’infractions ;
  • les victimes ;
  • les morts ;
  • les blessés ;
  • le type d’arme ;
  • le choix de la cible ;
  • la capacité d’organisation ;
  • les actes consommés et tentés ;
  • la préparation terroriste ;
  • la récidive ;
  • des mesures pondérées par la gravité.

Aucun chiffre unique ne tient toutes ces dimensions.


10. Ce qu’un système plus lisible publierait

Le système PMK allemand est plus différencié que ne le disent souvent ses critiques. Il sépare thèmes et cases idéologiques, offre plusieurs domaines, garde une case résiduelle.

Il pourrait pourtant être nettement plus transparent.

D’où vient le classement

Pour chaque dossier anonymisé, conserver :

  • les preuves qui portent le classement ;
  • si le motif a été avoué, inféré, ou non tranché ;
  • l’autorité qui a classé ;
  • la date de l’évaluation ;
  • le niveau de confiance ;
  • les modifications ultérieures.

L’historique des versions

Les statistiques annuelles se présentent trop souvent comme un instantané définitif. Un meilleur système ferait voir :

  • le classement initial ;
  • les corrections ensuite ;
  • le motif de chaque correction ;
  • l’effet statistique des révisions.

On pourrait alors séparer le vrai changement dans les faits du changement dans ce que l’administration sait.

Les états de preuve

Les données publiées devraient distinguer :

  • motif confirmé ;
  • motif fortement étayé ;
  • motif probable ;
  • attribution préliminaire ;
  • motif mixte ;
  • motif inconnu.

Une étiquette idéologique sans état de preuve crée plus de certitude que le dossier ne justifie.

L’événement et l’infraction

Un événement peut engendrer plusieurs infractions. Le rapport public devrait permettre de séparer :

  • le nombre d’événements ;
  • le nombre d’infractions ;
  • le nombre de suspects ;
  • le nombre de victimes ;
  • le nombre de blessés ;
  • le nombre de morts.

Des séries de gravité

Les totaux de violence devraient s’accompagner de séries distinctes pour :

  • l’homicide ;
  • la tentative d’homicide ;
  • les atteintes graves à l’intégrité physique ;
  • l’incendie volontaire et les explosifs ;
  • le terrorisme ;
  • les atteintes aux personnes ;
  • les atteintes aux biens ;
  • les infractions de résistance et d’ordre public.

On éviterait ainsi de prendre un total large de violence pour un décompte d’attentats ou d’actes mettant la vie en danger.

Des tableaux historiques qu’on peut refaire

À chaque changement de définition, publier :

  • l’ancienne définition ;
  • la nouvelle ;
  • la date d’effet ;
  • les cases concernées ;
  • une série rétro-projetée, si possible ;
  • un avertissement explicite lorsque la comparaison n’est pas possible.

La séparation, en 2017, de l’idéologie étrangère et de l’idéologie religieuse est précisément le type de rupture structurelle qui devrait être marquée visuellement sur tout graphique longitudinal.


11. Interpréter, c’est déjà une responsabilité

Avant d’entrer dans un titre, une statistique publique traverse plusieurs étages :

  1. un événement a lieu ;
  2. quelqu’un le signale ou le détecte ;
  3. la police enquête ;
  4. une infraction est codée en droit ;
  5. un motif est attribué ;
  6. un classement thématique et idéologique est posé ;
  7. le dossier circule et passe un contrôle de qualité ;
  8. des agrégats sont publiés ;
  9. politiques et médias choisissent une comparaison ;
  10. le public rencontre une thèse simplifiée.

À chaque étage, de l’information s’ajoute, se perd ou se comprime.

Cela ne rend pas les statistiques officielles arbitraires. Cela en fait des observations construites : des tentatives structurées de décrire le réel par des règles de droit et d’administration.

La bonne réponse n’est ni la foi aveugle, ni le rejet conspirationniste.

C’est l’examen de la méthode.


Conclusion

La thèse selon laquelle l’Allemagne rangerait, par système, les attentats islamistes dans la violence de droite ne tient pas l’examen.

Les faits islamistes, et les autres faits à motif religieux, ont leur case. La violence d’idéologie étrangère en a une autre. Les faits contemporains liés au Proche-Orient se répartissent, de façon visible, entre religieuse, étrangère, gauche, droite et autre.

Une critique plus étroite, elle, reste juste.

Lorsqu’un fait antisémite allait à droite parce qu’aucune motivation contraire n’apparaissait, le système risquait de convertir un manque de connaissance en certitude idéologique. Les données publiques ne montrent pas combien de dossiers, s’il y en a, ont été substantiellement mal classés de ce fait. Elles ne justifient donc pas une correction statistique d’ensemble.

La série de violence sur dix ans résiste, elle aussi, aux récits trop simples.

Droite et gauche sont presque à égalité en agrégat entre 2016 et 2025, mais leurs trajectoires divergent. La gauche l’emporte sur une large part de la première période. La droite devient dominante ensuite. La violence d’idéologie étrangère fluctue fortement avec les conflits internationaux. La violence à motif religieux est numériquement plus rare. La large case résiduelle montre combien de violence à motivation politique refuse une taxonomie idéologique propre.

La criminalité violente générale ajoute un constat inconfortable : certains groupes de nationalité non allemande sont fortement surreprésentés parmi les suspects identifiés par la police, y compris rapporté à la population résidente. Il faut le dire. Il ne faut pas en faire la preuve que la nationalité, par elle-même, cause la violence.

L’exigence est symétrique.

On ne minimise pas une différence observée parce qu’elle dérange.

On n’invente pas une explication parce qu’elle arrange.

On ne classe pas l’incertitude en certitude pour remplir une case.

Le problème le plus profond des statistiques publiques n’est que rarement que chaque chiffre soit faux. C’est qu’un chiffre peut être exact dans sa définition administrative, et servir néanmoins à affirmer ce qu’il n’a jamais mesuré.

Des statistiques dignes de confiance demandent donc plus qu’un bon comptage.

Des définitions visibles. Une incertitude conservée. Des révisions documentées. De la retenue sur ce que les preuves portent.

Car une fois le classement inscrit au registre public, il ne décrit plus seulement le réel.

Il commence à gouverner la manière dont on le comprend.