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Ce que défend une bibliothèque

Assez de passé pour que des gens encore à naître posent des questions que nous n’avons pas imaginées.

Numbered wooden archive crates in a stone cloister corridor at dusk, one lid open on bound manuscripts, no people
  • Optionalité culturelle : assez de passé pour des questions sans nom.
  • 1938 : coffre + Engelberg (Schwarber). Prêt 1939. Retour 1946.
  • Minimalbetrieb, 10 j fermés. Lettre Aushilfskräfte. Achat Francfort.
  • Razzia ≠ extraction. Pas le même acte. Les deux rétrécissent le choix.
  • Bartz v. Anthropic : 3 usages. Accord 20.7.2026, 1,5 md $ pirates.
  • UNESCO 29.7.2026 : 545 sites, 22 bibliothèques. La Haye art. 3.
Que faisait Bâle avant que le danger n’arrive ?

Après l’annexion des Sudètes en 1938, Schwarber et Hauser dressent un plan de crise. Imprimés de prix au coffre de la Basler Kantonalbank. Manuscrits à Engelberg. Le gouvernement approuve. Prêt en septembre 1939. Les fonds rentrent en 1946.

La bibliothèque a-t-elle tenu le service ordinaire ?

Non. Regenass décrit un Minimalbetrieb, un service réduit. Beaucoup d’employés sont sous les drapeaux. Fermeture de dix jours. Schwarber tient pourtant que la maison doit rester disponible pour l’enseignement et la recherche. Protéger et laisser accéder se tirent.

Pourquoi garder *Globi wird Soldat* ?

Une bibliothèque n’a pas besoin d’admirer un objet pour le garder. Le livre paraît à Zürich en 1940. Guisan l’approuve. Il n’était pas interdit. La conférence a montré une note de mauvais goût. Preuve de salle, pas une accession de catalogue public. Le jugement lui-même devient une preuve.

Scanner industriellement, est-ce un autodafé ?

Non. L’intention n’est pas la même. La violence n’est pas la même. Une razzia détruit ce qu’on ne veut plus. L’extraction garde ce qui sert et peut jeter l’objet. Pas le même acte. Les deux peuvent réduire l’optionalité culturelle.

Que dit vraiment le tribunal américain ?

Trois usages, pas un. Copies d’entraînement : fair use. Achat, conversion un pour un, imprimés détruits, pas de redistribution : fair use. Copies pirates LibGen et PiLiMi : non. L’accord de 1,5 milliard de dollars du 20 juillet 2026 concerne la classe piratée seulement. Ce n’est pas une licence.

Que défend une bibliothèque ?

Les questions qu’on n’a pas encore posées. Les originaux, la provenance, des collections plurielles, la compétence, et le droit de décider comment on se sert de la collection. Assez de passé pour que le présent n’ait pas le monopole de ce que l’avenir a le droit de savoir.

Le soir du 26 août 2026, j’étais à la Universitätsbibliothek Basel. Noah Regenass parlait de la maison pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le titre de la soirée n’avait pas été inventé pour l’affiche. Il sortait de l’archive :

«(…) wir dürfen noch nicht an die Heimholung unseres Fluchtgutes denken.»

Nous n’avons pas encore le droit de songer à ramener chez nous les fonds mis à l’abri.

Phrase de guerre, et pourtant sans bruit.

Rien de théâtral. Pas de manifeste.

Une institution avait déplacé une part de sa mémoire. Un bibliothécaire savait qu’il était trop tôt pour la ramener.

Ce qui m’est resté de cette soirée n’est pas une révélation à effet. C’est la manière.

Regenass n’a pas, depuis 2026, rangé les gens des années 1930 et 1940 dans des tiroirs moraux commodes. Il a repris des décisions, des lettres, des circonstances, des contradictions.

Certains gestes paraissent d’une prévoyance rare.

D’autres, vus d’aujourd’hui, gênent.

Certaines questions restent ouvertes : les traces qui survivent ne permettent pas de conclure.

Cette retenue n’affaiblit pas l’histoire. Elle la tient debout.

D’abord comprendre. Le jugement peut attendre.

C’est peut-être l’une des premières choses qu’une bibliothèque sérieuse protège.

Pas l’innocence.

La complexité.


Le plan était prêt avant les bombes

Bâle, pendant la Seconde Guerre mondiale, était neutre.

Elle n’était pas hors d’atteinte.

Ville-frontière, collée à l’Allemagne et à la France : on ne pouvait pas compter sur la neutralité pour sauver chaque bâtiment, chaque fonds, chaque personne. Des bombes sont tombées sur Bâle. Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1940, un raid de la Royal Air Force, visé sur les installations ferroviaires, touche la ville et tue quatre personnes.

À la Universitätsbibliothek, on avait songé au danger plus tôt.

Karl Schwarber y travaillait depuis 1920. Oberbibliothekar — en pratique le bibliothécaire en chef — depuis 1935. Dès les années 1930, il se demandait ce que deviendraient les collections si la guerre arrivait jusqu’à Bâle.

Des questions de métier.

Comment met-on des livres de prix à l’abri des bombes ?

Et si l’on pille les collections ?

Quels documents l’idéologie nationale-socialiste mettrait-elle en péril ?

Où déplacer les manuscrits ?

Comment une bibliothèque universitaire tient-elle si une grande part du personnel part sous les drapeaux ?

Après l’annexion des Sudètes par l’Allemagne nazie, en 1938, Schwarber dresse avec Fritz Hauser — Regierungsrat bâlois, à la tête du département cantonal de l’instruction — un plan de crise, concret.

Les imprimés les plus précieux iraient au coffre de la Basler Kantonalbank, alors à côté de l’Hôtel Drei Könige.

Les manuscrits, au monastère bénédictin d’Engelberg.

Le gouvernement cantonal approuve. Des accords existent avec la banque et le monastère. Les inventaires devront être contrôlés régulièrement. Un objet pourra même revenir un temps, si la recherche l’exige.

Quand la guerre éclate, en septembre 1939, le plan n’attend plus d’être inventé.

Il est prêt.

La publication d’anniversaire de la Universitätsbibliothek conserve une preuve à ravir, parce qu’elle n’a rien d’héroïque. Le 1er septembre 1939, un bibliothécaire nommé Scherrer écrit à Schwarber : les caisses sont emballées, rangées par numéro.

Voilà, peut-être, l’image la plus nette de la préparation.

Pas de discours.

Pas de papier de stratégie.

Des caisses numérotées.

Le danger n’avait pas encore pris corps.

Les livres étaient déjà dans les caisses.

J’ai déjà écrit que la préparation est l’une des plus hautes formes de souveraineté : voir, décider, bouger, avant que la pression n’enlève les choix.

À Bâle, en 1939, ce principe avait un corps.

Il avait des numéros de caisse.

Figure 1. Le plan de 1938. Imprimés au coffre d’une banque. Manuscrits à Engelberg. La maison en service réduit. Prêt le jour où la guerre commence.
Figure 1. Le plan de 1938. Imprimés au coffre d’une banque. Manuscrits à Engelberg. La maison en service réduit. Prêt le jour où la guerre commence.

Ce qui est entré dans les caisses

On n’a pas choisi au hasard.

Parmi les manuscrits : des Basiliensia, liés à Bâle et à son histoire intellectuelle.

Des écrits de Thomas Platter.

Des recueils de correspondance humaniste.

Des manuscrits autour d’Érasme de Rotterdam.

Des Hebraica — imprimés et manuscrits en hébreu.

Et le Coran de Bâle, la célèbre édition Bibliander, imprimée par Johannes Oporinus.

D’après le récit que Regenass fait du dossier, Schwarber savait que les fonds juifs et hébraïques auraient été particulièrement exposés s’ils étaient tombés aux mains des nationaux-socialistes.

Le catalogue de la maison, lui aussi, est devenu un objet à protéger.

Le fichier sur fiches — les Zettelkästen, mémoire de ce que la bibliothèque possédait vraiment — est descendu à la cave après le début de la guerre.

On a scellé la collection de cartes.

Quand les armées bougent, une carte n’est plus seulement de l’érudition.

L’information géographique bascule très vite en information militaire.

Les fonds mis à l’abri sont restés dehors des années.

Ils sont rentrés en 1946.


En guerre, la maison reste une bibliothèque

La Universitätsbibliothek n’a pas tenu le service ordinaire pendant toute la guerre.

Regenass parle d’un Minimalbetrieb — un service réduit à l’os.

Beaucoup d’employés sont sous les drapeaux. Le manque de personnel s’installe. À un moment, la bibliothèque ferme dix jours : il n’y a tout simplement plus assez de monde.

Schwarber, en même temps, tient que la maison doit rester disponible pour l’enseignement et la recherche.

Ce n’est pas un détail.

En guerre, une bibliothèque n’a pas seulement à mettre des objets de prix dans des caisses.

Elle a aussi à rester bibliothèque, aussi longtemps que c’est raisonnable.

Protéger et laisser accéder : les deux se tirent.

Tout fermer, la collection peut s’en trouver plus sûre — et l’institution cesse de faire son métier public.

Tout laisser ouvert comme si rien n’avait changé : on peut perdre la maison et les fonds.

Garder, c’est tenir cette tension.

Rarement élégant.


L’archive n’offre pas un récit lisse

On ferait facilement de Bâle une légende.

Un bibliothécaire avisé voit le danger.

On met les trésors à l’abri.

La civilisation est sauve.

Le dossier n’autorise pas cette simplicité.

Il survit une lettre sur l’emploi de femmes comme personnel temporaire, pendant la pénurie de guerre.

Schwarber écrit que la suite dira s’il faut faire venir des Aushilfskräfte féminines. Pour l’heure, il n’en voit pas la nécessité.

Il l’écrit alors que la maison manque de monde au point de fermer un moment.

La contradiction gêne.

Elle doit continuer de gêner.

D’autres questions restent ouvertes.

Regenass a trouvé des pièces : la Universitätsbibliothek a acheté des livres à un vendeur juif de Francfort. Les circonstances précises de cette transaction n’ont pas encore été reconstituées.

Il y avait aussi des projets d’acheter du matériau d’antiquariat arrivé sur le marché après les pogroms en Allemagne. D’après les preuves publiées à ce jour, on ne sait pas si cet achat-là a été mené à terme.

Il faut tenir la distinction.

Un reçu établit une transaction.

Il n’établit pas, à lui seul, un bien spolié.

La recherche de provenance existe précisément pour établir ce qui se tient entre ces deux phrases — pas pour l’inventer.

Le tableau idéologique n’est pas plus simple.

Regenass décrit une correspondance avec des bibliothèques allemandes : la maison de Bâle retient exprès la formule Mit kollegialem Gruss, plutôt que d’adopter les salutations nationales-socialistes.

Elle continue aussi d’acquérir de la littérature communiste. Pour Schwarber, la recherche ne s’arrête pas aux frontières idéologiques.

Aucun de ces faits n’en annule un autre.

On peut voir net un danger et rester aveugle à un autre.

Une institution peut, dans un domaine, agir avec courage, et dans un autre, avec prudence.

Ce n’est pas un défaut du dossier.

C’est le dossier.

On comprend la tentation de lessiver les morts avec le vocabulaire moral des vivants.

Mais si l’histoire ne sert qu’une fois débarrassée de toute contradiction, on n’étudie plus l’histoire.

On fabrique une leçon.

Une archive sérieuse fait plus dur.

Elle garde les preuves.


Globi devient une pièce

L’une des diapositives les plus tenaces de la soirée portait sur un objet culturel d’un tout autre genre.

Globi wird Soldat.

Le livre pour enfants paraît d’abord à Zürich en 1940. Ignatius Karl Schiele en assure le plan et l’édition, Robert Lips les dessins, Alfred Bruggmann les vers.

Globi soldat appartient, sans ambiguïté, à l’air du temps de la Suisse en guerre. Livre public, contemporain, patriotique, approuvé par le général Henri Guisan.

Ce n’était pas un livre interdit.

On ne le cachait pas sous terre.

Il faisait partie de la culture.

Ce qui a rendu la diapositive si nette, c’est le jugement posé à côté.

La conférence a montré une note. Elle condamne l’armée comme sujet d’un livre de plaisanterie pour enfants, et tient l’ouvrage pour la preuve d’un goût remarquablement mauvais, dans la cinquième année de la guerre.

Je pèse mes mots.

La note a été montrée pendant la conférence. Je n’ai pas trouvé de notice de catalogue public qui établisse, à elle seule, une accession Militaria 1944 de la Universitätsbibliothek Basel pour cet exemplaire. Je la tiens donc pour une preuve présentée en salle, pas pour une provenance qu’on pourrait aujourd’hui reconstituer dans un catalogue public.

Le point intellectuel, lui, tient.

Une bibliothèque n’a pas besoin d’admirer un objet pour le garder.

Parfois, le désaccord est précisément une raison de le garder.

Un livre pour enfants dit à quoi ressemblait le patriotisme.

À quoi ressemblait l’humour.

Comment on présentait l’armée aux enfants.

Ce que des adultes tenaient pour convenable.

Ce qu’un autre adulte tenait pour de mauvais goût.

Le jugement lui-même devient une preuve.

Il y a là quelque chose de presque beau.

La décision d’archive, en sourdine :

Je trouve ça affreux. On le garde.

Parce que des institutions prennent ce genre de décision, les générations suivantes gagnent le droit de n’être pas d’accord.

Peut-être jugerons-nous que le livre était de mauvais goût.

Peut-être le trouverons-nous charmant.

Peut-être le lirons-nous comme de la propagande.

Peut-être comme de l’histoire sociale.

Peut-être comme du graphisme.

Peut-être que, dans quatre-vingts ans, quelqu’un posera une question tout autre, à laquelle aucun de nous ne songerait aujourd’hui.

La bibliothèque garde cette possibilité.

Elle garde de quoi n’être pas d’accord, même avec ceux qui ont gardé les preuves.

C’est une confiance d’institution, d’un très haut niveau.


Les questions qu’on n’a pas encore posées

On dit souvent d’une bibliothèque qu’elle conserve le savoir.

Cette définition, je la trouve trop courte.

Ce n’est pas un entrepôt de réponses.

C’est un pari : quelqu’un qui n’existe pas encore aura besoin d’une preuve pour une question que nous ne savons pas encore formuler.

Les registres paroissiaux naissent pour l’administration.

Des siècles plus tard, ils deviennent une preuve généalogique.

Un journal note hier.

Plus tard, il devient de l’histoire politique.

Un livre pour enfants divertit.

Plus tard, il devient une preuve de la culture de guerre.

Une annotation à la main, aujourd’hui insignifiante, peut devenir décisive pour un chercheur dont la discipline n’existe pas encore.

C’est ce que j’appelle l’optionalité culturelle.

Une société laisse assez de son passé pour que les gens de demain gardent de vrais choix sur la façon de le comprendre.

On ne sauve pas chaque objet.

On n’anticipe pas chaque question.

Mais assez de preuves doivent survivre pour que le présent n’ait pas le monopole de ce que l’avenir a le droit de savoir.

Voilà pourquoi le matériau obscur compte.

Le journal régional.

Le pamphlet impopulaire.

Le manuel technique que plus personne n’emprunte.

L’argument politique qui a perdu.

L’édition annotée à la main.

La reliure.

Le papier.

Les marques de possession.

Le livre pour enfants que quelqu’un a un jour trouvé ridicule.

Il ne s’agit pas de tout éterniser.

Il s’agit de décider en sachant que nous ignorons ce qui comptera plus tard.

Les bibliothèques mettent cette ignorance en institution. Une forme d’humilité.


Le scan n’est pas le livre

J’ai rencontré une petite version de ce problème, personnellement, quelques semaines seulement avant la conférence de Regenass.

La Universitätsbibliothek Basel avait numérisé mon histoire de famille, Die Gilgen von Rüeggisberg.

De là est venu un volume précédent : The Scan Is Not the Book.

La numérisation est extraordinaire.

Un livre scanné devient interrogeable.

On le transcrit.

On le traduit.

On le lit en même temps sur plusieurs continents.

Des gens qui ne se rendront jamais dans la bibliothèque qui le détient peuvent y accéder.

Une machine le compare à des milliers d’autres textes.

Tout cela a de la valeur.

Mais le scan est une couche.

L’objet physique reste une preuve.

Le papier peut dire quelque chose.

La reliure aussi.

Une note à la main.

L’usure.

Les marques de possession : où cet exemplaire a voyagé.

La numérisation retient remarquablement bien certaines propriétés d’un objet.

Pas toutes.

Cette distinction pèse davantage aujourd’hui, parce qu’un autre lecteur est entré dans la bibliothèque.

La machine.


Quand le livre devient une matière

Les systèmes d’intelligence artificielle ont besoin d’énormes quantités de langage créé par des humains.

Les livres, pour cet usage, valent cher.

Cela ne devrait pas surprendre les bibliothécaires.

L’industrie technique a redécouvert ce que les bibliothèques savent depuis des siècles : un livre est un paquet extraordinairement dense de pensée humaine, déjà éditée.

La question intéressante commence plus loin : que se passe-t-il lorsque le texte vaut plus, pour une machine, que l’objet pour l’organisation qui l’extrait ?

L’affaire américaine de droit d’auteur Bartz v. Anthropic rend cette tension particulièrement visible.

En juin 2025, le juge William Alsup a séparé trois usages des livres par Anthropic.

Il ne faut pas les fondre en un seul.

Premier usage : les copies servant à entraîner le modèle ont été tenues pour du fair use — l’usage loyal du droit américain. Le tribunal y a vu un usage transformateur, pas un substitut à la lecture des livres eux-mêmes.

Deuxième usage : Anthropic avait acheté des livres physiques, les avait convertis en copies numériques à raison d’un pour un, avait détruit les exemplaires imprimés et n’avait pas redistribué les fichiers. Le tribunal a tenu cette conversion pour du fair use, pour une autre raison : la société avait acquis les exemplaires licitement et en avait changé le format pour sa bibliothèque interne.

Troisième usage : les copies obtenues auprès de bibliothèques pirates, dont LibGen et PiLiMi, n’étaient pas du fair use.

Cette distinction est restée importante lorsque le litige a avancé vers un accord.

Le 20 juillet 2026, le tribunal a donné son approbation finale à un accord de 1,5 milliard de dollars concernant la classe piratée.

L’accord s’applique aux œuvres obtenues par les bibliothèques pirates.

Il ne transforme pas l’accord en licence.

Il ne couvre pas de la même façon les livres achetés puis scannés.

Et si les copies issues des sources pirates doivent être détruites selon les termes de l’accord, les copies issues des scans d’Anthropic, elles, ne le sont pas.

Le droit a donc tracé des distinctions qu’une discussion sérieuse de l’affaire doit garder.

Reste une seconde question, à laquelle le droit d’auteur ne répond pas.

Quelle hypothèse culturelle le geste physique révèle-t-il ?

Acheter le livre.

Ôter la reliure.

Couper les pages.

Scanner le texte.

Garder les données.

Jeter l’objet.

En droit, la question utile peut être : l’usage est-il permis ?

En culture, une autre question apparaît :

À quoi avons-nous décidé que le livre servait ?


Ce n’est pas un autodafé

L’analogie avec l’autodafé est tentante.

Il faut la manier avec soin.

La numérisation industrielle d’une entreprise d’IA n’est pas l’autodafé nazi.

Une société qui acquiert des livres parce que leur contenu a de la valeur comme matériau d’entraînement n’est pas l’équivalent moral d’un régime qui détruit des livres pour effacer les gens, les idées ou les cultures qu’ils portent.

L’intention n’est pas la même.

La violence n’est pas la même.

Les circonstances historiques ne sont pas les mêmes.

Tout fondre en une seule catégorie : ce serait précisément le jugement historique négligent dont l’absence, chez Regenass, m’avait frappé.

Refuser une fausse équivalence n’interdit pas, pour autant, de comparer.

Des systèmes différents peuvent faire apparaître des questions de structure semblables, sans devenir moralement identiques.

Un régime engagé dans une destruction culturelle peut demander :

Que faut-il faire disparaître ?

Une économie d’extraction demande :

Que peut-on tirer de ceci ?

Garder demande autre chose :

Que faut-il laisser pour que quelqu’un d’autre puisse décider plus tard ?

C’est la distinction qui m’intéresse.

Une razzia détruit ce qu’on ne veut plus.

L’extraction garde ce qui sert et peut jeter le reste.

La première attaque la mémoire.

La seconde peut devenir une optimisation contre l’objet.

Ce n’est pas le même acte.

Mais les deux peuvent réduire l’optionalité culturelle, si la preuve qui disparaît ne se retrouve plus.

Figure 2. Deux pertes. Une razzia détruit ce qu’on ne veut plus. L’extraction garde ce qui sert et jette l’objet. La rime est vraie. L’identité morale, non.
Figure 2. Deux pertes. Une razzia détruit ce qu’on ne veut plus. L’extraction garde ce qui sert et jette l’objet. La rime est vraie. L’identité morale, non.

La numérisation qui détruit n’est pas nouvelle

Il y a une complication historique.

Les bibliothèques elles-mêmes ont pratiqué la conversion destructive.

Le microfilmage à grande échelle des journaux au XXe siècle en est l’exemple le plus net.

Les journaux imprimés sur papier de pâte de bois acide se dégradent mal. Des programmes de conservation ont donc passé leur contenu sur microfilm. La préparation physique pouvait comprendre le retrait des numéros hors des reliures et, lorsqu’on ne devait pas garder les originaux, leur découpe pour un tournage plus efficace.

Double Fold, de Nicholson Baker, a rendu cette controverse célèbre en 2001.

La question n’est donc pas : les bibliothèques gardent, la technique détruit.

Les bibliothèques, elles aussi, font des choix.

Parfois, le contenu informationnel d’un objet pèse davantage que sa survie physique.

Parfois, il y a des doubles.

Parfois, le papier se désagrège déjà.

Parfois, les ressources de conservation sont finies.

Mais les normes modernes, pour le matériau rare et significatif, ont nettement basculé vers une numérisation non destructive.

Google Books a développé un matériel destiné à photographier des volumes reliés sans les découper.

L’Internet Archive décrit son processus comme non destructif, et dit explicitement qu’il ne coupe pas les reliures des livres.

Les lignes directrices de l’IFLA pour les collections de livres rares et de manuscrits tiennent qu’ôter la reliure pour reproduire n’est plus une bonne pratique, et que les collections originales ne doivent pas être jetées après numérisation.

La Bibliothèque nationale suisse part d’un mandat plus net encore : les documents dont elle a la charge doivent être conservés dans leur forme originale. Ses procédures comprennent l’examen de l’état physique des objets, avant et après le scan.

C’est une tout autre philosophie que de traiter le livre comme un emballage jetable autour d’un texte utile.


L’ancienne menace est toujours là

Le débat sur l’IA et la numérisation ne doit pas faire oublier l’ancienne menace. Elle est toujours là, tout à fait réelle.

En Ukraine, des bibliothèques sont de nouveau endommagées par la guerre.

Le suivi officiel de l’UNESCO, au 29 juillet 2026, avait vérifié des dégâts sur 545 sites culturels dans le pays, dont 22 bibliothèques.

Chiffres préliminaires. Sites culturels endommagés — pas un inventaire complet de collections détruites.

Le principe, lui, n’est pas ambigu.

Des organisations internationales qui représentent les archives, les bibliothèques, les musées et les monuments ont dit clairement que détruire des collections culturelles, c’est attaquer l’identité et la mémoire.

Le droit international l’avait reconnu bien avant la guerre actuelle.

La Convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé inclut explicitement les manuscrits, les livres, les collections importantes de livres, les archives, les grandes bibliothèques et les dépôts d’archives dans la notion de bien culturel.

Et l’article 3 contient un principe qui ramène directement à Bâle en 1938.

Les États sont tenus de préparer la sauvegarde des biens culturels en temps de paix.

Phrase remarquable.

Préparer en temps de paix.

Ne pas commencer à penser aux caisses quand les avions sont déjà au-dessus.

Le plan de Schwarber n’était pas seulement de la bonne administration.

Il exprimait un principe que le droit international du patrimoine culturel formaliserait plus tard.

Bouger avant que la pression n’enlève la possibilité de bouger.


La menace plus silencieuse

Une bibliothèque européenne d’aujourd’hui a peu de chances de commencer sa matinée en voyant une armée ennemie à la lisière de la ville.

Les pressions sont plus silencieuses.

Les budgets se resserrent.

Le stockage devient cher.

La numérisation promet de l’efficacité.

Les plateformes mondiales deviennent le chemin par défaut par lequel on trouve l’information.

Les systèmes d’IA deviennent, de plus en plus, l’interface par laquelle on pose des questions.

L’édition locale se contracte.

On évalue les collections selon des chiffres d’usage.

Le texte lisible par une machine acquiert une nouvelle valeur commerciale.

Chaque décision, prise une par une, peut être parfaitement raisonnable.

C’est précisément pour cela que le mouvement mérite qu’on le regarde.

On perd rarement la souveraineté par une décision de théâtre.

Elle peut disparaître une optimisation à la fois.

Une étagère ôtée ici.

Une collection locale qu’on n’acquiert plus là.

Un original jeté parce qu’une représentation numérique existe.

Une licence signée sans sortie réelle.

Un corpus transféré tandis que ses métadonnées de provenance se détachent.

Une langue minoritaire sous-représentée parce que son marché est petit.

Un chercheur qui cesse d’entrer dans les archives parce que le résumé de la machine paraît suffire.

Rien ne brûle.

Rien n’est interdit.

Personne ne déclare la guerre à la culture.

Rien n’a l’air d’une crise.

Et pourtant l’éventail des questions ouvertes à l’avenir peut quand même se rétrécir.

C’est une autre sorte de perte.

Mais c’est encore une perte.


Les bibliothèques doivent se servir de l’IA

La réponse n’est pas de reculer devant la technique.

Les bibliothèques doivent numériser.

Rendre interrogeables des collections difficiles.

Se servir de l’apprentissage automatique pour transcrire l’écriture à la main.

Se servir de l’IA pour relier des documents séparés par les langues, les conventions de catalogage et les siècles.

Rendre le savoir disponible à des gens qui n’entreront jamais physiquement dans leurs salles de lecture.

Rendre possible une recherche computationnelle responsable.

Expérimenter.

Exposer des interfaces lisibles par une machine.

Collaborer avec des chercheurs et des entreprises techniques, là où les termes tiennent.

Une bibliothèque forte n’est pas celle qui refuse l’avenir.

C’est celle qui y entre sans livrer le passé.

Il faut plus que des scanners.

Il faut une politique.

Garder les originaux là où l’objet porte encore une valeur de preuve.

Préserver la provenance.

Savoir ce qui a été concédé, et à quelles conditions.

Tenir des copies des collections lisibles par machine sous contrôle institutionnel.

Éviter une dépendance irréversible à une seule plateforme.

Veiller à ce qu’une nouvelle interface ne devienne pas, en silence, la seule.

Continuer de collecter le matériau local et minoritaire dont l’importance ne se justifie pas par les seuls chiffres d’usage d’aujourd’hui.

Et garder les gens qui comprennent pourquoi tout cela compte.


Ce que la maison garde vraiment

Une bibliothèque forte garde plus que du texte.

Elle garde des originaux.

Le papier.

La reliure.

L’exemplaire qui a voyagé.

L’annotation dont on n’a pas encore reconnu la portée.

Elle garde la provenance.

Comment un objet est arrivé.

Qui l’a possédé.

Ce que l’on sait.

Ce qui reste incertain.

Elle garde des collections plurielles.

La correspondance humaniste à côté des Hebraica.

Un Coran à côté de manuscrits chrétiens.

De la littérature politique de camps idéologiques opposés.

Un livre pour enfants que quelqu’un a tenu pour une offense au bon goût.

La bibliothèque n’a pas besoin que tout ce qu’elle contient soit d’accord.

C’est presque toute l’affaire.

Elle garde la compétence.

Des gens capables de lire un reçu et de savoir que c’est une preuve, pas encore un verdict.

Des gens capables de distinguer un objet de sa représentation.

Des gens qui comprennent assez un catalogue pour savoir ce qui lui manque.

Des gens qui savent emballer un manuscrit avant que la crise n’arrive.

Et elle garde le droit de décider comment on se sert de la collection.

Qui peut lire.

Qui peut emprunter.

Qui peut scanner.

Qui peut extraire à grande échelle.

À quelles conditions.

Dans quel but.

Avec quelles obligations ensuite.

C’est la souveraineté culturelle, en forme d’institution.

Figure 3. Ce que la maison garde. Les originaux, la provenance, des collections plurielles, la compétence, et le droit de décider comment on se sert de l’accumulation.
Figure 3. Ce que la maison garde. Les originaux, la provenance, des collections plurielles, la compétence, et le droit de décider comment on se sert de l’accumulation.

Cinq cent cinquante-cinq ans

La Universitätsbibliothek Basel est attestée pour la première fois en 1471, par une note d’achat dans un imprimé ancien.

L’université elle-même avait été fondée en 1460 et a presque certainement collecté des livres dès le début. La preuve écrite de la bibliothèque vient plus tard.

La UB se décrit comme la plus ancienne bibliothèque séculière de Suisse.

En 2026, elle peut donc regarder environ 555 ans de mémoire d’institution.

Ce nombre est difficile à concevoir dans le secteur technique.

Une jeune entreprise planifie dix-huit mois à l’avance.

Une plateforme logicielle peut sembler ancienne au bout de dix ans.

Un format de fichier devient héritage.

Une API disparaît.

Une société est rachetée.

Un service ferme.

Une bibliothèque de 555 ans travaille à une autre échelle.

Cette échelle n’existe pas parce que le bâtiment n’a pas changé.

Elle existe parce que des générations de gens ont, encore et encore, accepté l’obligation de garder quelque chose pour des gens qu’ils ne rencontreraient jamais.

Quelqu’un a acheté le livre.

Quelqu’un l’a catalogué.

Quelqu’un l’a réparé.

Quelqu’un a questionné sa provenance.

Quelqu’un l’a mis dans une caisse numérotée.

Quelqu’un l’a ramené.

Quelqu’un l’a numérisé.

Quelqu’un a recherché les décisions des gens d’avant.

Et quelqu’un posera un jour une question à son sujet qu’aucun de ces gens n’avait anticipée.

Les institutions tiennent par cette chaîne de garde.

Pas par la permanence.

Par le soin de garder.


Les gens derrière la maison

C’est peut-être cette part de la soirée qui m’a le plus touché.

On parle souvent des institutions comme si c’étaient des bâtiments, des statuts, des logos.

Ce n’est pas ça.

Les institutions existent parce que des gens font, encore et encore, le travail qui les rend réelles.

En 1938, quelqu’un a dû reconnaître que les collections pouvaient être menacées.

Quelqu’un a dû décider ce qui devait bouger.

Quelqu’un a négocié avec la banque.

Quelqu’un a contacté Engelberg.

Quelqu’un a écrit les inventaires.

Quelqu’un a trouvé les caisses.

Quelqu’un les a numérotées.

Quelqu’un les a contrôlées.

Quelqu’un a tenu la bibliothèque en marche pendant que des collègues étaient sous les drapeaux.

Quelqu’un a gardé du matériau qui aurait pu paraître sans importance.

Et aujourd’hui d’autres gens cataloguent, recherchent, conservent, numérisent et expliquent ces mêmes collections.

Cela mérite d’être reconnu.

Pas pour romancer les bibliothécaires en gardiens de théâtre.

Parce que garder est un travail dont le succès est souvent invisible.

Le manuscrit qu’on n’a pas détruit n’annonce pas le désastre qu’il a évité.

La notice de provenance qui empêche une fausse conclusion attire rarement l’attention.

L’original qui reste sur l’étagère, à côté de sa copie numérique, a l’air inefficace jusqu’au jour où quelqu’un a besoin de la propriété que le scan n’a pas saisie.

La préparation a souvent l’air inutile, jusqu’au moment où elle devient indispensable.


Garder le droit de reposer la question

Quand la guerre s’est approchée de Bâle, la Universitätsbibliothek ne pouvait pas savoir exactement ce qui arriverait.

Cette incertitude n’était pas un argument pour attendre.

C’était un argument pour garder des options.

Quand un livre pour enfants a paru incarner le goût douteux de la culture de guerre, la bonne réponse d’archive n’était pas forcément de l’admirer.

C’était de garder la preuve.

Quand des historiens rencontrent aujourd’hui des contradictions dans le dossier de guerre, leur responsabilité n’est pas de forcer ces contradictions dans une pièce morale trop nette.

C’est de garder assez de contexte pour que nous puissions les comprendre.

Et quand l’intelligence artificielle découvre que des siècles de livres forment l’un des plus riches corps de données créées par des humains jamais assemblés, notre tâche ne doit pas être d’écarter les machines des bibliothèques.

Elle doit être de faire en sorte que l’accès ne devienne pas une extraction sans garde.

Une bibliothèque n’existe pas pour dire à l’avenir ce qu’il doit penser.

Elle existe pour que l’avenir ait encore de quoi penser.

C’est pour cela que les originaux comptent.

C’est pour cela que la provenance compte.

C’est pour cela que les livres étranges comptent.

C’est pour cela que les collections minoritaires comptent.

C’est pour cela que les bibliothécaires comptent.

C’est pour cela qu’une caisse emballée à Bâle en 1939 compte.

Une bibliothèque garde les questions qu’on n’a pas encore posées.

Et à une époque où une machine peut absorber plus de texte en un après-midi qu’un être humain ne pourrait en lire en plusieurs vies, garder notre capacité à poser ces questions nous-mêmes peut devenir l’une des formes de souveraineté les plus importantes que nous ayons.

Gardez le droit de reposer la question.


Sources

La conférence et la Universitätsbibliothek Basel pendant la Seconde Guerre mondiale

Globi wird Soldat

IA, numérisation et Bartz v. Anthropic

Biens culturels et conflit armé

Volumes liés

Ce volume discute une affaire de droit d’auteur américain pour ce qu’elle dit de la garde et de la conservation. Ce n’est pas un conseil juridique.