On visait décembre 2026. Le 30 juin 2026, l’Office fédéral de la justice a reporté l’identité électronique suisse. Sans date de remplacement.
Les motifs, eux, étaient nets. L’intelligence artificielle a durci la délivrance à distance. On fabrique des visages. On truque la vidéo. On compromet l’appareil. Deux risques, nommément : un logiciel malveillant sur le terminal, au moment de la délivrance en ligne, et la détection des deepfakes. La sécurité, a dit l’office, passe avant le calendrier. L’infrastructure de confiance devrait encore arriver au premier semestre 2027.
On n’a pas besoin d’une glose. Les machines imitent trop bien les personnes. Assez pour qu’un État s’arrête au seuil : avant le titre, il faut encore reconnaître un humain.
L’e-ID devait servir à prouver qui l’on est en ligne. Ce besoin n’a pas disparu. Ce n’est pas la cryptographie qui a coincé, ni les clés matérielles, ni la révocation. C’est le premier geste : le requérant est-il une personne réelle, présente, et non une copie générée ?
Le problème dépasse Berne. Longtemps, l’identité numérique a répondu à une seule question : qui êtes-vous ? L’âge des machines en pose une avant.
Êtes-vous humain ?
Ce qu’on tenait pour évident
Internet a été fait pour les gens. Pas seulement : dès le début, il y a eu des robots, des collecteurs, des scripts. Mais sous les institutions, une évidence tenait. Ceux qui comptent étaient des personnes. Quelqu’un écrivait. Quelqu’un ouvrait un compte. Quelqu’un déposait une demande, donnait son avis, cliquait, prenait la parole.
On a sécurisé ça. Mot de passe pour le compte. Pièce d’identité pour le nom. CAPTCHA pour écarter le script. La différence sautait aux yeux. On n’a pas eu à la concevoir.
Elle s’efface. Une machine écrit le message, tient la conversation, fabrique la photo, imite la voix, pilote le navigateur, enchaîne des gestes de plus en plus longs. Surtout : elle le fait en masse. Un humain convainc une fois. Une machine peut en tenir des milliers.
La confiance numérique change de nature. Il ne s’agit plus seulement d’usurpation.
Il s’agit de participation synthétique.
Avant le titre, la personne
Un titre numérique, une fois bien délivré, peut être très solide. La signature dit qu’il est authentique. Le matériel protège les clés. La révocation casse ce qui a fuité.
Tout cela vient trop tard. Quelqu’un a déjà choisi le destinataire. Si une machine a joué la personne à ce moment-là, la cryptographie n’efface pas l’erreur. Elle l’enferme. Le titre est vrai. L’origine est fausse.
D’où deux métiers, et un troisième. L’authentification demande : est-ce encore celui qui a reçu le titre ? L’établissement de l’identité demande : à qui l’a-t-on donné ? L’âge des machines en impose un encore plus tôt : y avait-il quelqu’un ?
Trois problèmes. Un seul mot les mélange trop souvent.
Le retour du guichet
Pendant des décennies, on a su où aller. Fermer l’agence. Fermer le guichet. Ôter le papier, le rendez-vous, l’intermédiaire. Tout faire à distance. Souvent, c’était un progrès. Le physique pèse : le trajet, les heures, le personnel, les murs, le temps. Le numérique a ouvert la participation.
L’intelligence artificielle n’annule pas ce gain. Elle change la valeur de sécurité de ce qu’on a passé trente ans à rayer : la présence physique.
Quelqu’un au guichet, une pièce à la main, ce n’est pas la même scène qu’un visage dans une caméra libre, sur un appareil libre, quelque part sur le réseau. Ni l’une ni l’autre n’est infaillible. On falsifie des documents. On se trompe. On contraint. On corrompt. L’économie de l’attaque, elle, n’est pas la même. Dix mille identités vidéo peuvent devenir un problème de logiciel. Dix mille êtres humains distincts, envoyés à dix mille contrôles, restent un problème de corps.
Le guichet n’est donc pas forcément l’aveu d’un numérique raté. On peut y voir une ancre de confiance : un événement physique, rare exprès, dont beaucoup de gestes numériques commodes tirent ensuite leur garantie. Il ne s’agit pas de tout ramener au comptoir. Il s’agit de voir où le réel paie le plus.
Une racine rare, une vie numérique
D’où une autre architecture. Ancrer fort, rarement. S’en servir souvent, en ligne.
Une fois, au bureau, dans un lieu supervisé, ou par un autre moyen de même force. De là, des titres cryptographiques. Ensuite, plus besoin d’étaler toute son identité à chaque porte. Au contraire. Une racine solide devrait permettre de montrer moins.
Un bar n’a pas besoin de ma date de naissance. Il a besoin de : PLUS DE 18 ANS. Un service aux résidents n’a pas besoin de mon nom. Il a besoin de : RÉSIDENT ÉLIGIBLE. Une plateforme qui veut casser la fabrique industrielle de faux comptes n’a besoin de rien savoir de moi. Elle a besoin de : PERSONNE VÉRIFIÉE. Un scrutin n’a pas à coller mon nom à mon bulletin. Il a besoin de : PERSONNE ÉLIGIBLE + UNE PARTICIPATION.
Prouver l’humain n’exige pas de livrer l’identité. Une infrastructure bien faite pourrait même fortifier l’anonymat. Des assertions fiables, sans fichage universel.
Être là n’est pas être quelqu’un
Preuve d’humanité mélange plusieurs questions. Il faut les écarter.
La présence : un humain est-il dans cette interaction, maintenant ? La personne : y a-t-il, derrière ce titre, un être réel et distinct ? L’identité : lequel ? L’autorité : que peut-il faire ?
Liées, pas interchangeables. On peut vouloir la personne sans le nom. L’identité sans une présence continue. Et de plus en plus, l’autorité sans les deux — parce que celui qui agit n’est plus un humain.
L’agent déplace encore la question
On ne va pas bâtir un Internet où seuls les humains auraient le droit d’agir. On bâtit le contraire, et on le veut. Les agents chercheront, négocieront, achèteront, planifieront, analyseront, contracteront à notre place. Utile. Compatible, même, avec la souveraineté humaine.
Souverain n’est pas synonyme de tout faire soi-même. C’est garder la main sur ce qu’on confie. Pouvoir dire : cette machine agit pour moi, à cette fin, dans ces limites, jusqu’à telle date — et je peux lui retirer ce droit. Le test de sortie qu’on applique aux organisations vaut pour la personne : le contrôle ne compte que s’il peut encore devenir un geste, y compris le retrait.
La ligne qui importera n’est peut-être plus HUMAIN / ROBOT. Plutôt :
HUMAIN VÉRIFIÉ
MACHINE INDÉPENDANTE
MACHINE POUR UN HUMAIN VÉRIFIÉ
MACHINE POUR UNE ORGANISATION VÉRIFIÉE
Quatre acteurs. Nos interfaces les confondent encore. Bientôt, elles ne le pourront plus.
La machine n’a pas à porter mon masque
Aujourd’hui, beaucoup d’automatisation marche par imitation. Le programme prend mes identifiants. Il ouvre ma session. Il appelle un service avec un jeton à mon nom. De l’autre côté, moi et un logiciel qui se dit moi se fondent.
Plus les agents savent, plus ce modèle pèse. Mieux vaut rendre la délégation visible. Qu’on puisse établir : il y a une personne vérifiée ; cet agent agit pour elle ; elle a donné une autorité définie, bornée, éventuellement datée ; elle peut la révoquer.
La chaîne d’autorité tient. La machine n’a plus à se déguiser. Et l’on sauve l’essentiel : la responsabilité. Toute action d’une machine n’a pas à être imputée comme si la personne l’avait faite de ses mains. Mais une autorité légitime doit remonter quelque part. La question n’est plus seulement qui a fait ça ? C’est sous l’autorité de qui ?
Déléguer sans se dessaisir
L’identité numérique rejoint ici la souveraineté humaine. À l’âge des machines, celle-ci ne peut pas vouloir dire : tenir les machines hors des affaires humaines. Trop tard. Elle ne peut pas non plus vouloir dire : un oui humain avant chaque geste. On tuerait l’intérêt de déléguer.
Il faut confier sans céder. Les machines reçoivent de l’autorité, pas la souveraineté. Elles agissent, sans devenir la source du but. Elles exécutent, sans posséder la décision. Elles nous représentent, sans se confondre avec nous.
Cela s’architecte : identité, mandat, limites, attribution, visibilité, révocation, recouvrement. Les mêmes principes qui gardent la capacité d’agir dans un système d’IA commencent à valoir pour Internet lui-même.
Le piège de tout nommer
Le danger est plat. Un monde saturé de robots peut répondre par l’identification universelle : plus d’anonymat, une identité d’État sur chaque compte, un identifiant collé à chaque geste, chaque message traçable, chaque paiement relatable, chaque acte imputable à une personne juridique. On soigne un problème de confiance. On en crée un, plus vaste, de souveraineté.
L’anonymat n’est pas un défaut du réseau. Il protège le lanceur d’alerte, le dissident, la personne vulnérable, l’enfant, le journaliste, le chercheur, et le citoyen qui refuse qu’on couse sa vie en un seul profil. On n’a pas à choisir entre un Internet de copies et un Internet de fichage.
C’est pourquoi identité et personne ne sont pas la même chose. Parfois, il faut savoir qui je suis. Souvent, non. Il suffit de savoir que je suis un participant légitime. Un titre qui préserve la vie privée peut dire : il y a quelqu’un, sans dire : ceci est Thierry Gilgen.
Ce choix de conception pèsera.
La rareté revient
Autre raison. Les humains sont rares. Les machines, non. Vingt-quatre heures. L’attention, le jugement, la participation ont une limite. L’activité machine, elle, suit le calcul.
Cela bouscule ce qui vivait, sans le dire, de la rareté humaine : notes, pétitions, commentaires, réputation, marchés, réseaux, modération, consultations, votes — jusqu’à l’attention. Si l’on peut, à peu de frais, créer dix mille participants machines convaincants, le problème n’est plus seulement le contenu artificiel. C’est le lien entre un participant et une source de capacité d’agir qui casse.
J’ai écrit ailleurs la ruée vers le matériau humain encore intact, quand le web ouvert se remplit de sorties de modèles (Le dernier corpus humain). Ici, la même rareté, par l’autre bout. Les données humaines originelles sont finies. Les acteurs humains originels aussi.
La preuve d’être une personne peut rendre certaines raretés, sans nécessairement nommer. Pas partout. Pas pour tout. Là où ça compte. L’Internet à venir pourrait avoir besoin d’une chose qu’il n’a jamais vraiment eue : un moyen, respectueux de la vie privée, de représenter un humain.
Ce que Berne vient de montrer
Voilà pourquoi le report d’une e-ID nationale dépasse un calendrier. La Suisse a vu, en petit, un basculement plus large.
L’IA n’a pas rendu l’identité numérique impossible. La délivrance à distance s’améliorera. Les puces des documents portent déjà une preuve cryptographique plus forte. La détection du vivant évoluera. Les appareils peuvent devenir plus sûrs. On peut combiner les garanties. L’adversaire, lui aussi, évolue. Cessons de traiter le contrôle physique comme un reste honteux, en attendant le logiciel parfait. Parfois, c’est précisément dans le monde physique que la confiance numérique doit naître.
La question n’est pas : comment tout numériser. C’est : d’où part la confiance, et comment la garder ensuite, avec le moins de révélation et le moins de lourdeur possible. Deux ambitions distinctes.
L’autorité commence chez l’humain
Une architecture se dessine. Un processus physique, ou d’une force équivalente, établit une personne. Un titre numérique porte cette confiance. Des preuves discrètes ne montrent que ce que l’échange exige. La délégation donne aux machines une autorité bornée. La cryptographie tient la chaîne. La révocation permet de la retirer. Le recouvrement empêche qu’un appareil perdu emporte l’identité.
Partout, une ligne reste lisible : ici l’autorité humaine, là l’exécution. Elle importera davantage quand les agents parleront surtout à d’autres agents. Une transaction pourra n’avoir aucun humain dans le fil. Mon agent discute avec celui d’un assureur. Mon agent d’achat commande chez celui d’un fournisseur. Mon agenda parle à un autre agenda. Les personnes peuvent ne jamais voir les messages.
Cela n’ôte pas forcément la souveraineté. À condition que les machines restent dans des structures dont l’origine et les bornes sont humaines. L’humain n’a pas à rester dans chaque boucle.
Il doit rester à la racine de l’autorité légitime.
Preuve d’humanité
Internet s’est bâti quand on pouvait, à bon marché, présumer l’humain. Cette période finit. Nous parlerons à des entités dont la langue, le visage, la voix, le comportement disent fort peu ce qu’elles sont.
Des CAPTCHA plus durs, une surveillance plus profonde, ne suffiront pas. Il faut un modèle plus riche : prouver la personne sans toujours la nommer ; distinguer les machines sans les chasser ; laisser les agents agir sans les laisser usurper ; tracer l’autorité sans tracer chaque geste humain ; user du réel là où le réel donne quelque chose.
La souveraineté humaine n’est pas seulement garder les machines sous la main. C’est que l’autorité humaine reste reconnaissable dans un monde de plus en plus peuplé de machines. On n’a pas à prouver que chaque acte a été fait par un humain. Beaucoup ne le seront pas. On a à garder nette la différence entre le but humain et l’exécution machine — et à rendre leur lien digne de confiance.
Longtemps, Internet a pu croire que ses utilisateurs étaient des personnes.
Le prochain devra le prouver.
Sources
- Office fédéral de la justice — Nouveau calendrier pour l’introduction de l’e-ID et de l’infrastructure de confiance, 25/30 juin 2026 Avis officiel reportant l’introduction de l’e-ID. Motifs : difficultés supplémentaires liées à l’IA dans la délivrance en ligne, y compris un logiciel malveillant sur les terminaux et une meilleure détection des deepfakes. Infrastructure de confiance toujours attendue au premier semestre 2027 ; aucune nouvelle date d’e-ID. eid.admin.ch
